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Discours introductif de Patrick Devedjian, Président du Conseil général des Hauts-de-Seine

Mesdames et messieurs,
Chers amis,

Merci à chacun d'entre vous d'avoir répondu positivement à mon invitation.

En devenant légataire du musée Albert-Kahn, le département des Hauts-de-Seine n'a pas seulement hérité d'un patrimoine exceptionnel, il est aussi devenu l'héritier d'une idée. 

Celle qui avait conduit ce mécène éclairé à concevoir, une encyclopédie visuelle de la planète.

Au delà de cet état des lieux, qui avait pour vocation la découverte et la compréhension de l'étranger (et qui avait pour objectif d'éviter les guerres), Albert Kahn recevait ici les grands esprits de son temps et s'entretenait avec eux du devenir d'un monde dont il avait perçu les mutations prochaines.

Il se faisait déjà l'idée d'un « jardin planétaire » dont celui qui entourait sa maison offrait au visiteur une vision métaphorique.

Albert Kahn avait vu venir la mondialisation.

Ainsi, des personnalités telles que Romain Rolland, Henri Bergson, Thomas Mann, Anna de Noailles, Manuel de Falla, Rabindranath Tagore, mais aussi des industriels  comme André Michelin, Marcel Dassault ou Antoine Lumière, des scientifiques comme Paul Appell ou Jean Perrin se sont rencontrés dans cette maison pour échanger leurs points de vue.

Honorer la mémoire d'Albert Kahn, ça ne consiste pas seulement à faire vivre son œuvre en la montrant au public – ce que nous faisons avec le musée.

Ce ne serait que la moitié de l'hommage que nous lui devons. Et surtout, ce serait ignorer son message et la formidable opportunité d'agir – ou plutôt de réagir – que ce visionnaire nous a suggérée.

Je me suis rendu compte que nous avions laissé longtemps dormir une idée, qui non seulement n'a pas pris une ride, mais qui, en ce début de siècle, revient à toute force dans notre actualité.

Le monde est à nouveau en pleine mutation. Nous avons conscience que nous sommes à la fin d'une époque, que nous quittons un monde sans savoir véritablement où nous allons.

Dans ce contexte, les politiques qui ont la charge de fixer le cap des nations sont quelque peu déboussolés. Nous naviguons à vue vers des rivages dont l'existence même devient douteuse.

Il y a, indubitablement, urgence à regarder par-delà les échéances démocratiques. Par conséquent par-delà les familles de pensées.

La prospective permet de dégager des horizons beaucoup plus lointains, allant de 10 à 20 ans, et surtout de porter un regard plus ouvert sur l'avenir.

Les Entretiens auront lieu périodiquement dans la maison qu'habitait Albert Kahn et que nous venons de réaménager à cet effet.

Offrir un espace de réflexion et d'expérimentation sur les grands sujets prospectifs d'ordre politique, socioéconomique et culturel me paraît plus que jamais une nécessité.

Ce n'est donc pas un club historique d'amis qui aurait vocation à faire revivre un passé que nous inaugurons aujourd'hui, c'est un cercle qui s'inspire de l'héritage de l'homme. De sa vision universaliste.

Comme lui, nous serons amenés à faire un état les lieux – en remplaçant toutefois l'autochrome par les nouvelles technologies de l'information – conscients que ces technologies sont sans doute au cœur même des changements qui nous attendent. Qu'elles évoluent à vitesse grand V comme les phénomènes de société qu'elles engendrent.

Les Entretiens seront donc très tournés vers la prospective, mais je souhaite leur donner un ancrage territorial, avec cette idée que les politiques sont toujours en retard sur ces sujets, en France peut-être plus qu'ailleurs.

Nous voudrions développer une vision très humanisée de la prospective avec des horizons situés aux environs d'une dizaine d'années, ce qui fait sens dans la mesure où l'expérimentation fait partie intégrante de notre projet.

Gaston Berger a montré pourquoi il fallait savoir prendre des risques pour Inventer ce qu'il appelait « un futur souhaitable. » C'est-à-dire, à un moment donné, arrêter des représentations du monde, faire des choix, et décider.

Nous sommes là au cœur du mécanisme de la décision politique. C'est là que nous voulons situer notre réflexion.


En second lieu, les Entretiens s'appuient sur le principe selon lequel l'invention de « futurs souhaitables » ne peut se faire qu'en voyant large, en rassemblant l'ensemble des parties prenantes.

Nous souhaitons aller très loin dans le décloisonnement pour installer un terrain de rencontre multipolaire entre l'acteur politique, l'acteur économique et l'acteur associatif.

Nous voulons réunir des personnalités qui, non seulement ont la fibre citoyenne, mais qui produisent : des intellectuels qui élaborent des réflexions, des acteurs associatifs, économiques et bien sûr administratifs et des élus, ancrés de plain pied dans les responsabilités.

Notre pari, c'est de parvenir à cet équilibre de représentation dans la confrontation.

Je précise que le débat n'est pas exclusivement réservé aux intervenants programmés. Vous êtes tous invités à contribuer.

J'insiste sur un troisième point, qui est la dimension non partisane des Entretiens. Les Entretiens ne sont pas une énième think tank qui aurait vocation à alimenter telle ou telle famille politique. Si notre réflexion doit être politique, c'est au sens noble du terme.

Nous sommes tous conscients que c'est au-delà de ces clivages traditionnels qu'un monde nouveau est à inventer.

C'est à mes yeux une donnée fondamentale. Il y va de la crédibilité même de notre projet.


La formule des Entretiens n'est pas figée. Nous aurons recours à divers modules de réunions :

  • des conférences, qui pourront d'ailleurs revêtir des formats différents,
  • des rencontres, qui pourront être initiées par les uns ou les autres, ou par les circonstances – je pense là à l'opportunité du passage en France de personnalités dont l'éclairage pourrait nous intéresser.
  • un concours de l'innovation sociale qui reprendra une des thématiques de l'année. Concours ouvert à un jeune public, pour lequel leur sera demandé une restitution numérique.

Enfin, les Entretiens vont s'incarner sous la forme d'un laboratoire d'actions publiques innovantes. C'est tout l'intérêt de l'association d'une réflexion institutionnalisée et d'un territoire.
Nous avons d'ailleurs déposé le terme : « Laboratoire d'innovation publique ».

Faire des Entretiens seulement un centre de réflexion me donnerait l'impression de m'arrêter à mi-chemin. Ces réflexions, il faut les incarner dans l'action territoriale.

Si nos confrontations débouchent sur la possibilité d'une expérience intéressante pour la sphère publique, autant la concrétiser à travers des projets pilotes. Ceux-ci incluant bien sur le droit à l'erreur.

L'objectif de chaque rendez-vous n'est pas obligatoirement de déboucher sur une action. Mais dans la mesure d'une émergence, le laboratoire aura vocation à suivre le projet, à l'évaluer, éventuellement à l'alimenter en contenu et à le tester dans le temps pour en vérifier l'intérêt et la pertinence...


Voilà. J'espère, en quelques mots, vous avoir éclairés sur ce que nous attendons de vous.

Nous allons donc assister à la première journée d'Entretiens.

Les orateurs programmés vont se succéder.

A tout seigneur tout honneur, pour cette première, nous avons choisi le thème qu'Albert Kahn lui-même nous aurait certainement soumis s'il revenait parmi nous aujourd'hui.

La planétarisation des échanges a bien eu lieu, le temps du monde fini a commencé. Et aujourd'hui une question se pose :
« Comment vivre ensemble »

L'actualité nous rappelle encore ces jours-ci la difficulté qu'éprouvent les diverses communautés qui cohabitent au sein des nations modernes à vivre ensemble.


Avant de vous laisser la parole, je voudrais juste citer un court extrait d'un texte de Bergson, qui fut le répétiteur et l'ami d'Albert Kahn. En 1931, en l'honneur des 25 ans de la société « Autour du Monde » qu'on appelait aussi le Cercle, il écrivit ceci :

« Elle a fini par créer quelque chose d'unique : une atmosphère morale que tiennent à venir respirer, ne fût-ce que pour quelques heures, des hommes éminents de tous pays, plus particulièrement ceux qui caressent le rêve d'une humanité organisée et meilleure.
Si jamais grâce au travail qui se poursuit à Genève, la « Société humaine » arrive à prendre corps, on dira peut-être que le Cercle de Boulogne avait fait quelque chose pour lui préparer une âme. »

Cette « société humaine » deviendra l'UNESCO.

Nous n'avons pas, bien sûr, une telle ambition.

Mais l'héritage, s'il nous oblige à rester humbles, nous défend d'être modestes.

Je vous remercie.