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Albert Kahn était un banquier richissime, c'est un humaniste éclairé. Albert Kahn, c'est également l'artisan d'un projet pacificateur assez inédit au tournant du 20ème siècle. Il est l'auteur d'une œuvre riche et complexe. Il a essayé de saisir l'humanité à travers toutes ses dimensions, c'est-à-dire qu'il s'est vraiment lancé dans un projet complètement pluridisciplinaire où il a fait appel à un géographe Jean Bruhnes, qui l'aura accompagné pendant plus de vingt ans,. Il aura fait appel à des économistes, à des politologues. Donc sa résidence de Boulogne était vraiment une sorte de pépinière d'intellectuels où il amenait les gens à se rencontrer, à confronter leurs idées. C'était des gens de tout bord politique, de toute idéologie, d'horizon politique et culturel divers. Il s'intéressait aux questions politiques et sociales qui ont traversé son époque, il a cherché à mettre en place les lieux de réflexion, il a essayé de donner à ses contemporains les moyens de répondre à ces problématiques et d'y réfléchir.

Son travail se situe entre une œuvre documentaire où il a cherché à consigner les réalités de son époque mais également, en tant qu'œuvre de propagande, et quand je parle de propagande, c'est vraiment un engagement politique et philosophique dans le but de faire changer les choses et d'agir sur le monde.

En fait, on peut distinguer deux aspects de son projet : d'une part inventorier le monde, qui s'inscrit dans les logiques humanistes de cette époque et, d'autre part, créer des lieux de débats et d'échanges autour de la question pacifiste. La première partie de son projet, qui est de mettre le monde à la portée de main s'incarne à travers une œuvre qui s'appelle « Les Archives de la planète », le directeur scientifique en était Jean Bruhnes. L'objectif était d'envoyer des opérateurs, photographes et caméramen aux quatre coins de la planète pour en apporter des images, à la fois des images couleur et du film pour saisir encore la réalité dans toutes ses dimensions. Ces opérateurs ont été envoyés dans une cinquantaine de pays, ils ont ramené plus de 90.000 images, une centaine d'heures de film qui sont consultables au Musée et que nous essayons de valoriser.

Ce qui est intéressant avec ce projet des Archives de la planète, c'est qu'il a essayé de consigner l'humanité dans sa diversité mais il a également essayé de saisir un monde qui change. Le phénomène de mondialisation est en germe, les logiques économiques évoluent investissant la totalité de la planète, les moyens de transport se modernisent, la politique coloniale se partage le monde. Le but d'Albert Kahn est aussi de témoigner de ces sociétés qui vont disparaître de façon irréversible, de ce monde qui change, de ces populations qui y sont confrontées. Il y a deux nouveaux types de confrontations, de nouvelles proximités qui se créent : une volonté de consignation objective et scientifique que sont les Archives de la planète, et une sorte de synthèse poétique du monde à travers la diversité de ses jardins.

Le but de ses jardins, c'est d'amener les visiteurs, ces très nombreux invités, à expérimenter, par la contemplation et par la promenade, cette expérience de la diversité. Quand vous visiterez les jardins, vous verrez que l'on l'éprouve très physiquement ce jeu de transitions subtiles, qu'on est convaincu, au terme de la visite, que la coexistence de la diversité est possible. C'est une force de l'œuvre d'Albert Kahn d'avoir su combiner le scientifique et l'expérimentation sensible au sein d'un même lieu.

Pour terminer autour de l'œuvre de Kahn, il faut évidemment évoquer ce qui est moins connu, c'est toute la partie « lieu » favorisant le débat et l'échange. Albert Kahn  a été l'un des premiers Français, l'un des premiers mécènes français, à investir des fonds privés dans l'université dès la fin du 19ème siècle. Il a financé des bourses autour du monde qui permettaient à de jeunes agrégés de voyager et de confronter leur bagage universitaire et théorique à la réalité de la rencontre. Albert Kahn ne leur donnait qu'une seule consigne qui était de « garder les yeux grand ouverts », de se confronter à l'altérité et à l'ailleurs sans a priori.

Ces boursiers, à leur retour, étaient accueillis toujours sur le site de Boulogne au sein de la société « Autour du monde ». Ils étaient amenés à rencontrer toute l'élite intellectuelle, politique, artistique de l'époque venue de différents pays. L'objectif était de se réunir autour de thématiques, de discuter et de produire une réflexion autour des questions pacifistes.

Henri Bergson a souvent qualifié cette société « Autour du monde » d'une préfiguration de ce que sera la Société des Nations. Je le cite : « Kahn a préparé l'âme que lui-même a voulu insuffler au corps de la Société des Nations ».

Avec le Comité National des Etudes Sociales et Politiques, il cherche à réunir les décideurs, l'élite, les responsables de l'administration, de l'industrie, de la santé publique, de l'armée, des syndicats pour chercher à analyser les problèmes économiques, politiques et sociaux et essayer d'y apporter des réponses en s'inspirant de ce qui se faisait ailleurs dans le monde.

Cette œuvre qui est riche et foisonnante est une émanation de l'esprit du temps, l'esprit des grands inventaires, l'esprit de l'humanisme et de la fin du 19ème siècle qui a pour ambition d'embrasser tout l'univers. Des projets divers s'y juxtaposent. Cela donne parfois un sentiment de dispersion, un sentiment d'inachèvement parce que, finalement, plein de fondations ont été créées. Il y a investi beaucoup d'argent et puis finalement on a l'impression que les choses ne se croisent pas forcément et que le projet dans son ensemble n'apparaît pas de façon immédiate. Mais aujourd'hui, avec l'épaisseur de l'histoire, on comprend que l'ensemble qui est évidemment mis au service d'un projet démesurément ambitieux est complètement cohérent. L'accumulation des connaissances paraît admise au service d'une volonté de contrôle, c'est-à-dire que le projet de Kahn en fait, c'était de mettre en évidence la chaine des causalités pour anticiper. Cela permettait d'anticiper et de maîtriser l'avenir par l'identification des causes. Il le dit lui-même : « prévoir, c'est savoir ».

D'ailleurs, il voit le monde comme une entité organique, une sorte de corps à qui il manquerait une tête et un esprit. La fondation ultime d'Albert Kahn qui s'appelle « La Centrale de recoordination » qui regroupe l'ensemble de ses fondations et pour laquelle il a investi le restant de sa fortune juste avant le krach boursier de 1929 est l'expression vraiment la plus aboutie de cette volonté de donner une tête, un esprit au corps du monde.

Kahn est définitivement ruiné en 1932, ses biens sont saisis puis vendus aux enchères. Le département de la Seine se porte acquéreur de ce domaine et de ses collections en 1936.

Ce projet n'a tout son sens que si on le réinscrit dans une perspective diachronique. C'est un projet qui était conçu pour durer longtemps, pour durer jusqu'à aujourd'hui. Il y a une longue coupure depuis les années 30 jusqu'à maintenant et je pense qu'il faut vraiment mettre tous nos efforts et investir toute notre énergie pour lui redonner une continuité, pour lui redonner du sens. C'est le rôle du Musée, on s'y emploie au-delà de la dimension réflexive, c'est-à-dire on s'efforce de remettre l'œuvre et le personnage dans son contexte politique, social, idéologique et scientifique. 

Une réflexion sur l'image comme outil d'investigation possible de la société contemporaine est en cours au musée. Davantage que la consignation de cultures vouées à la disparition, les observateurs s'intéressent désormais aux régimes de production de l'identité de sociétés nécessairement en contact (circulation des populations, nouvelles logiques de proximité, métissage et affirmation identitaire…).

Parallèlement à ce travail d'enrichissement et de valorisation du fonds assuré par le musée, les Entretiens Albert-Kahn peuvent devenir un lieu de réflexion complémentaire, par la saisie des grandes questions sociales, géopolitiques, économiques, relayant des points de vue divers, fondamentalement ouverts, pluridisciplinaires et non partisans comme pouvait l'être la vision de Kahn sur l'humanité.

Valérie Perlès, Directrice du Musée-jardin Albert Kahn